Dix ans après l’émergence d’internet, et six ans après l’arrivée de la presse gratuite, la diffusion mondiale de la presse quotidienne payante continue de croître. Mais les chiffres cachent une réalité beaucoup plus morose.
Presse magazine, presse professionnelle, presse spécialisée, presse quotidienne gratuite et presse quotidienne payante continuent de voir leur nombre de titres et leur diffusion progresser aux quatre coins du monde. Un récent rapport de l’Association mondiale des journaux (AMJ) démontre en effet que les journaux résistent relativement bien aux assauts du numérique.
Le nombre de quotidiens payants vient ainsi de franchir la barre symbolique des 10 000 titres (10 104 exactement en 2005, contre 8 930 en 2001, soit une progression de 13%). La presse quotidienne gratuite, destinée à un lectorat urbain jeune et pressé, a quant à elle vu sa diffusion augmenter de 137% en cinq ans (de 12 millions à 28 millions d’exemplaires).
Sur cette même période, la diffusion globale est en hausse de 9,95%, et de 2,36% au cours des douze derniers mois.
Contre toute attente, l’Europe (+2,12% sur cinq ans) et l’Amérique du Nord (+ 0,70%) voient leur lectorat augmenter. Et la presse quotidienne continue d’engranger davantage de recettes publicitaires que la totalité des gains réalisés par la radio, l’affichage extérieur, le cinéma, les magazines et internet…
Fragmentation du lectorat
“Ce que nous constatons contredit complètement l’idée répandue selon laquelle les journaux sont voués à la disparition”, se félicite Timothy Balding, le PDG de l’AMJ. “La mode qui consiste à prédire le déclin des journaux devrait être dénoncée et prise pour ce qu’elle est : ni plus ni moins qu’une mode, basée sur des hypothèses générales qui sont démenties par les faits (…) Cette croissance en plein essor des titres quotidiens dans le monde est largement passée inaperçue par les faiseurs de marché et les experts en médias obsédés par la révolution des médias numériques”.
Le pessimisme qui règne dans la presse depuis le début de la décennie contredit pourtant cette approche. Depuis 2001, la diffusion moyenne des journaux est en effet en forte baisse dans la plupart des pays développés (-4,02% aux Etats-Unis, -7,4% au Canada, -9,85% en Grande-Bretagne, -7,38% en France, -9,63% en Allemagne, -2,81% au Japon). L’augmentation du nombre de titres disponibles produit mécaniquement une perte de lecteurs pour les journaux déjà en place. Cette fragmentation des audiences, également observée dans le secteur audiovisuel, porte un coup rude au modèle économique des journaux.
Par ailleurs, la désaffection des jeunes de moins de trente ans pour la presse quotidienne, ainsi que le renouvellement permanent des médias numériques (internet et mobiles) constituent des défis de taille pour les éditeurs de presse, qui sont de plus en plus nombreux à investir la Toile et à mettre en place des stratégies de diversification multimedias. C’est le cas du New York Times (Etats-Unis), du Financial Times (Royaume-Uni), de Libération ou des Echos (France), avec des succès divers.
Johann Harscoët
INTERVIEW
Jean-Marie Charon, sociologue des médias à l’Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales (EHESS – Paris)
“Vers une mutation profonde”
“Comment expliquez-vous ce décalage entre l’optimisme de l’Association mondiale des journaux et les difficultés réelles des quotidiens payants ?”
“L’augmentation de la diffusion des quotidiens payants, constatée par l’AMJ, cache des réalités plus complexes. Il ne faut pas oublier que cette association travaille avant tout pour la profession, et qu’elle vise à envoyer des messages optimistes aux institutions et aux annonceurs. Les chiffres communiqués méritent une analyse plus approfondie et doivent être comparés à d’autres études internationales, qui tiennent davantage compte de la consommation des autres médias, en particulier numériques. Ce n’est pas un hasard si un magnat de la presse comme Rupert Murdoch a prédit, de façon excessive, la disparition du papier.
Internet, dont l’influence sur le lectorat est établie, n’est-il pas arrivé à maturité ?
Il évolue en permanence, se renouvelle très vite, et va profiter du développement des supports mobiles pour gagner du terrain. Aujourd’hui, c’est sur le net que les jeunes générations puisent leurs nouvelles quotidiennes, et plus seulement sur les grands sites d’information. Les 15-30 ans lisent et achètent de moins en moins les quotidiens, au profit des blogs par exemple. La presse quotidienne connaît des difficultés majeures pour attirer un lectorat jeune, son lectorat de demain. C’est la principale source d’inquiétude.
Quelles pistes les éditeurs doivent-ils suivre ?
Face à cette transformation brutale liée à l’émergence des nouveaux médias, ils doivent faire preuve de tonicité et de réactivité, à l’image des Scandinaves. Le modèle gratuit représente une opportunité que les groupes de presse devront rapidement saisir, avant la saturation du marché. Par ailleurs, tout porte à croire que les quotidiens à succès auront des identités fortement marquées, que ce soit d’un point de vue philosophique, idéologique, culturel ou politique. Ils devront proposer des valeurs fortes, par opposition à l’information standardisée et abondante d’aujourd’hui. A l’évidence, la presse quotidienne entre dans une phase de mutation profonde et nécessaire.
J.H.
ENCADRE
Suisse : un bon crû en 2006
La Suisse n’a pas échappé à la crise de la presse quotidienne payante constatée depuis le début de la décennie dans les pays occidentaux (diffusion moyenne en baisse de -8,69 % entre 2001 et 2005).
Un rebond a toutefois été constaté en 2006, tant dans les recettes publicitaires (cependant en net retrait du boom des années 2000-2002), que dans la diffusion. Selon une étude Mach Basic, 77,5% de Suisses sont “atteints par un quotidien” contre 75,1% en 2000.
La grande majorité des quotidiens a gagné des lecteurs, notamment la presse dominicale, en pleine expansion, et la presse gratuite (20 Minutes en premier lieu, avec une pénétration en hausse de 91 000 lecteurs (soit 1,039 millions au total).
La Liberté se situe au sixième rang des quotidiens romands, avec 90 000 lecteurs (+ 6000).
La presse quotidienne suisse reste l’une des plus lues au monde, en partie grâce à une forte fidélité du lectorat. Le nombre de quotidiens par million d’habitants y est environ dix fois plus élevé qu’en France ou en Italie. Ils se distinguent par leur capacité à trouver des modèles économiques viables et pérennes sur des diffusions relativement modestes. La presse quotidienne suisse bénéficie également d’une forte réactivité du modèle publicitaire. Seul bémol : un certain retard dans l’appropriation des médias numériques.
J.H.









