L’irrésistible essor de l’e-money

26 04 2007

 Le développement des jeux en ligne, des univers virtuels et des systèmes de paiement électroniques façonne de nouveaux réseaux d’échanges financiers totalement dématérialisés. L’e-money a de beaux jours devant elle.

Dix ans après l’éclatement de la bulle technologique, l’e-commerce se porte mieux que jamais. En Suisse, il a presque doublé en seulement trois ans, en passant de 2,2 milliards à 4,24 milliards FS. Parallèlement, le web se structure très rapidement avec des moyens de paiements électroniques ne nécessitant plus de carte bancaire.

Les géants d’internet, Google et eBay, ne s’y trompent pas, en proposant aux acheteurs en ligne de régler leurs transactions via une plateforme de paiement simple, rapide et sécurisée. Le Checkout de Google (bientôt lancé en Europe) et surtout le Paypal d’eBay sont, de fait, de nouveaux acteurs bancaires. L’utilisation d’une carte bleue n’y est nécessaire que pour l’achat préalable de crédits. L’internaute dispose ensuite de la liberté d’acheter au gré de son surf, comme il le ferait avec du liquide dans un marché “réel”. Paypal compte déjà 144 millions d’utilisateurs dans une cinquantaine de pays, alors que le potentiel de Checkout est à la hauteur du succès du moteur de recherche Google. Ces systèmes de paiements favorisent le développement d’une nouvelle forme de monnaie : l’e-money.

Le succès foudroyant des jeux vidéos ou des paris en ligne, l’émergence des univers virtuels, ou encore l’essor du e-business, deviennent peu à peu le théâtre de ces nouveaux réseaux d’échanges financiers totalement dématérialisés, et indépendants de toutes formes de contrôle. Très profitable pour les petites entreprises, un peu moins pour les organismes de contrôle fiscaux (voir encadré).

“Une monnaie complémentaire par rapport aux monnaies existantes”

Les jeux en ligne, qui représentent un marché d’un milliard de dollars en occident, se situent au premier rang de cette économie parallèle.
Il y a d’abord le phénomène Second Life, ce jeu de rôles sur internet qui se veut une transposition de l’économie réelle dans un univers virtuel. 1,5 millions de dollars y transitent chaque jour sous la forme d’une devise échangeable : le linden dollar. 13 000 créateurs de contenus du monde entier y vendent leurs produits immatériels, certains parvenant même à s’enrichir, comme cette Allemande d’origine chinoise devenue millionnaire en quelques mois. Cinq cent mille Chinois en vivent, et les taux d’intérêt pratiqués par certaines banques virtuelles présentes dans le jeu laissent rêveur : 44% par an chez Ginko Financial par exemple.

Dans un genre différent, World of Warcraft attire huit millions de joueurs, dont une partie non négligeable gagne sa vie en vendant des pièces d’or virtuelles permettant de progresser dans le jeu. Ce marché pourtant interdit par les éditeurs génèrerait entre 250 et 280 millions de dollars par an selon les experts, notamment sur eBay.

Le marché des monnaies virtuelles progresse de 15 à 20% par an, et façonne progressivement un réseau financier “ouvert”, en opposition avec les traditionnels réseaux bancaires “fermés”. La différence ? La possibilité d’engranger et d’échanger des liquidités en toute sécurité, de façon instantanée, aux quatre coins du monde, et surtout sans intermédiation bancaire.

Jean-Michel Servet, économiste à l’IUED (Institut universitaire d’études du développement de Genève), limite l’importance de cette innovation. “Par définition, il n’existe aucune monnaie réelle : toute monnaie, même l’or, est bâtie sur un mécanisme de confiance. En ce sens, toute monnaie est virtuelle. La monnaie électronique repose sur un instrument contemporain, mais ses racines sont très anciennes. D’ailleurs, la monnaie a toujours circulé avec les techniques les plus récentes de communication. Voilà pourquoi je qualifierais plutôt cette monnaie électronique de monnaie complémentaire par rapport aux monnaies existantes. Il n’y a pas d’évolution fondamentale.”

Néanmoins, tout indique que la monnaie virtuelle fera partie du quotidien d’un grand nombre de consommateurs, notamment quand le paiement par téléphone portable sera généralisé.

Johann Harscoët

Un danger pour le système monétaire ?

L’émergence de nouveaux émetteurs de monnaie, dans cette économie parallèle existant sur le net, constitue un risque pour l’équilibre monétaire mondial.
De nombreux économistes se sont déjà penchés sur la question, notamment à la fin des années 90, avant l’éclatement de la bulle technologique.
Benjamin Friedman, économiste à Harvard, relevait trois menaces liées à ce phénomène nouveau : érosion de la demande de monnaie bancaire, prolifération de crédits octroyés par des “non banques”, et changements majeurs dans les mécanismes privés de compensation bancaire. Robert Guttmann, spécialite des monnaies à l’école française de la Régulation, prédisait de graves difficultés, comme un crash technologique provoquant un blocage des systèmes de paiements et une crise de liquidités. Les économistes Michel Aglietta et Laurence Scialom, estimaient un peu plus récemment que “les systèmes de paiements au détail, qui ne pouvaient pas créer de risque systémique dans les réseaux fermés des transferts de monnaie bancaire, le peuvent dans les réseaux ouverts. La concurrence des réseaux est la nouvelle forme de la concurrence des monnaies. Or la concurrence de réseaux est un processus hautement instable. Les banques ne sont plus maîtresses des règles de sécurité des paiements au détail. L’utilisation des réseaux électroniques ouverts les rend dépendantes de la compétence et de la prudence d’autres opérateurs.” Plus explicite encore, l’Américain Matt King va jusqu’à prédire la disparition des banques centrales.
Quant à Jean-Michel Servet (IUED Genève), il ne peut “pas imaginer que cette nouvelle forme de monnaie prenne une importance telle que les monnaies que nous connaissons aujourd’hui seraient marginalisées. L’e-money ne pourra être qu’un élément supplémentaire dans la spéculation généralisée, dont l’éclatement ne sera jamais lié de façon centrale aux monnaies virtuelles.”

Pékin et New York veillent

Le gouvernement chinois n’est jamais le dernier à limiter la liberté d’accès au net. Il n’a évidemment pas tardé à légiférer sur les monnaies virtuelles : depuis le début du mois de mars, toute conversion de monnaie virtuelle en yuans est interdire par la loi bancaire. Pékin craint que le développement exponentiel de l’e-money (notamment avec les QQ coins, des pièces de monnaie virtuelle que les Chinois se disputent dans les jeux en ligne de Tencent) n’ait un effet spéculatif dans la vraie économie.
Inquiétudes de nature différente aux Etats-Unis et au Canada, où les gouvernements commencent à mettre en place un arsenal de lutte contre la fraude fiscale. Depuis le printemps 2006, le fisc des Etats-Unis exige ainsi de Paypal, Google, MSN ou AOL, qu’ils lui fournissent le détail des transactions effectuées sur leurs sites pour idendifier les contribuables qui essaient de placer leurs revenus dans des paradis fiscaux.
Dans ces deux pays, la mise en place d’un impôt sur le revenu et de taxes appliqués aux transactions effectuées en ligne est à l’étude. Un vaste chantier…


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