L’idée fixe de l’arbitrage vidéo

26 06 2006

Comme il fallait s’y attendre, l’arbitrage est au centre de toutes les critiques dans un Mondial il est vrai marqué par de nombreuses erreurs. Le recours à la vidéo pour “aider l’arbitre” est-il une bonne solution ? Rien n’est moins sûr.

C’est un serpent de mer ; La question revient avec insistance lors de chaque grande compétition, et les puristes passent désormais pour rétrogrades : faut-il utiliser la vidéo à des fins arbitrales ? Oui, selon la quasi-totalité des passionnés. Non, selon la FIFA, qui défend envers et contre tous, l’idée d’un jeu de football entièrement humain.

Le débat est sempiternel, vif, désespérant parfois, et traduit la réalité d’un microcosme autiste, toujours plus dominé par l’argent, toujours plus éloigné de la sagesse, de l’essentiel tel que le voyait Pierre de Coubertin, dont on n’ose même plus citer le nom sous peine d’être ringardisé.

Les clubs de foot cotés en bourse n’intéressent guère les investisseurs. Motif : le sport, et tout particulièrement le foot, est par nature aléatoire. Il faut de la certitude scientifique, donc un minimum d’erreurs d’arbitrage.

Les actionnaires, les dirigeants, les journalistes, les entraîneurs, les joueurs, les supporters, ne veulent plus voir un match se décider sur une erreur de cet « incompétent d’arbitre », qui ne voit pas tel ballon franchir la ligne de but, telle main dans la surface priver l’équipe locale d’un penalty, tel pied crocheter l’attaquant, telle équipe perdre ce match qu’elle aurait normalement dû gagner. Ils ne supportent pas l « ‘injustice » – un match de football perdu – et le font savoir. Tôt ou tard, ils obtiendront la vidéo. Tôt ou tard, le football va perdre son âme.

L’introduction prochaine d’outils technologiques pourrait en effet avoir des conséquences dramatiques que trop peu d’acteurs, par passion aveugle, ne veulent voir.

Privés de cet outil, les 25000 arbitres amateurs, sur lesquels plane chaque week-end une menace physique autrement plus importante que dans les matches pro, devront ainsi expliquer pourquoi ils sont « les seuls » à commettre des erreurs d’appréciation, à la différence des matches télévisés, où l’imperfection humaine sera progressivement éliminée.

L’utilisation de la vidéo pour « aider l’arbitre dans sa tâche » ne lésera pas seulement les sifflets amateurs. Au plus haut niveau, la boite de Pandore sera ouverte, et les cas litigieux, déterminants, décisifs, si nombreux dans un match, passeront progressivement à la loupe. Actuellement, les partisans de la vidéo réclament son utilisation uniquement pour juger si un ballon a franchi ou non la ligne de but. Or, les litiges les plus fréquents concernent des fautes dans la surface de réparation, et il n’est pas rare que les entraîneurs se plaignent d’une faute non sifflée dans le cours d’une action décisive, ou tout simplement d’un arbitrage plus tâtillon qu’un autre. Peu à peu, comme l’a lui-même craint Michel Platini, c’est l’ensemble des zones du terrrain qui seront quadrillées par les « radars ». Il est illusoire de croire que la vidéo ne sera pas également utilisée, à terme, pour déterminer la couleur d’un carton. Il est tout aussi illusoire d’imaginer que les joueurs qui voudront casser le rythme d’un match ou tout simplement mettre une pression supplémentaire sur l’arbitre se priveront de réclamer sans cesse une vérification.

Introduire officiellement la vidéo pour les cas litigieux, c’est mettre l’arbitre sous surveillance, et même pire, en concurrence avec un outil plus fiable que lui sur des phases de jeu… arrêtées.

Non seulement la pression qui pèsera sur ses épaules sera encore plus forte, mais son autorité sera aussi sérieusement ébranlée.

Or l’homme en noir n’est pas seulement sur le terrain pour siffler des fautes. C’est aussi et surtout le représentant des lois du jeu, une figure de la justice humaine à un niveau sportif, un médiateur, un tampon, un fusible. Lui ôter le droit à l’erreur, c’est nier l’importance symbolique qu’il peut avoir auprès de millions de jeunes sans repère. L’arbitre cristallise les passions, les colères, les rancoeurs, les pressions de toute sorte. Sur qui vont-elles se déchaîner quand, dans ce football de rêve où il n’y aurait plus d’injustice, l’arbitre ne sera plus un punching-ball par procuration?

Sur les entraîneurs ? Sur les joueurs ? Il faut se souvenir du défenseur colombien Pablo Escobar, assassiné peu après la Coupe du monde 1994 pour avoir marqué contre son camp et éliminé bien malgré lui sa sélection. Il faut s’inquiéter des violences morales ou physiques subies, depuis près de dix ans, par les joueurs et les femmes des joueurs de l’Olympique de Marseille lorsque l’équipe tourne mal.

Le football est un sport fluide, avec des phases de jeu qui peuvent durer plusieurs minutes. Les coups de sifflet de l’arbitre ont le mérite d’être immédiats et irrévocables. Or, de nombreux ralentis sont nécessaires pour juger la validité d’une phase de jeu. Canal+, qui soutient le président de la Ligue de football professionnel (LFP), Frédéric Thiriez, dans sa volonté de faire adopter par la FIFA cet outil technologique, propose ainsi de longues séquences de décryptages à ses abonnés, au bout desquelles le doute est rarement levé. Faute ? Pas faute ? Ses consultants se mettent difficilement d’accord. Car la vidéo est loin d’être infaillible : quatre ou cinq angles de caméra ne suffisent pas toujours pour se faire une idée.

Un match de football a ceci de particulier qu’il peut se jouer sur des détails infimes : un exploit individuel, un changement de tactique, une passe manquée, une faute grossière, un centimètre de trop, etc… Le meilleur ne gagne pas toujours, et c’est précisément ce qui fait le charme et l’unicité de ce sport. Vidéo ou pas, le football se jouera toujours sur des coups du sort. La volonté générale d’instaurer cet outil répond à la rage de maîtriser les aléas de ce sport, d’en faire une science exacte, ne serait-ce que pour les sommes d’argent qui sont investies.

Or, les résultats sportifs ne représentent qu’une petite partie des recettes d’un club. En France, les deux clubs les plus populaires, Saint-Etienne et Marseille n’ont rien gagné depuis des lustres. Quant à la taille moyenne d’un club de L1, elle ne représente guère plus que celle d’une PME. Il faut aussi savoir que l’essentiel des investissements publicitaires, il est vrai colossaux, ne sont jamais définis en fonction des résultats futurs.

Enfin, aucun joueur, aucune équipe, aucun club, aucun pays, ne peut sérieusement affirmer qu’il aura subi plus d’erreurs d’arbitrage dans l’ensemble de son parcours. Bien sûr, l’Argentine a injustement éliminé l’Angleterre en demi-finale de la Coupe du monde 1986. Mais cette même Angleterre avait également eu beaucoup de chance vingt ans plus tôt, face à l’Allemagne, qui avait marqué un but réel mais non accordé. Cette même Allemagne qui profita en finale de la Coupe du monde 1990, d’un penalty et d’un arbitrage on ne peut plus contestables pour battre… l’Argentine. La terre serait-elle ronde comme un ballon ?

L’hystérie collective qui s’est emparé du monde professionnel masque l’essentiel : les joueurs, les entraîneurs, sont regardés et imités par des millions de jeunes. Plus que des machines à gagner des matches, ce sont avant tout des modèles qui n’ont pas le moindrement conscience de l’influence négative que peuvent avoir leurs propos de mauvais perdants. Car il va sans dire que les vainqueurs ne contestent jamais… C’est sans doute ce que les hérauts de la vidéo doivent expliquer à leurs enfants… et appliquer eux-mêmes pour ne pas être en totale contradiction.

Que va devenir le football ?

Peut-on lui en demander plus, maintenant qu’il a atteint et sans doute dépassé, son statut de sport le plus populaire de tous les temps ?

In fine, doit-on cesser de le considérer comme un sport ?

Tous les amateurs rêveraient de vivre les sensations des pros, tous les supporters voudraient composer eux-mêmes leur équipe favorite.

Les premiers achètent des jeux vidéo toujours plus réalistes, font de Henry, Ronaldinho et Beckham leurs propres marionnettes, et auront prochainement la possibilité de jouer aux simulations de football… avec les pieds, grâce un système en cours de création qui restituera à l’écran les mouvements de leur corps. Non seulement, ils ne seront plus jamais remplaçants, mais en plus… ils seront, à eux seuls, les onze joueurs de leur équipe ! Et pas n’importe lesquels.

Les seconds sont infiniment moins nombreux mais vont prendre une importance croissante : il s’agit des supporters-actionnaires, qui bientôt ne paieront plus seulement pour voir un match, acheter le maillot de leurs favoris… mais décideront eux-mêmes, par vote, qui jouera dans le onze de départ, dans quel système devra jouer l’équipe, quels changements effectuer, etc… et tout cela en temps réel, grâce à leur téléphone portable muni d’internet. Le football par tous et pour tous, en quelque sorte.

Les passionnés de football tendent à s’approprier leur spectacle favori. L’institution de la vidéo comme arbitre suprême de ce jeu va provoquer sa totale réinvention, et sa disparition sous la forme actuelle.


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2 réponses

5 08 2006
Jimmy

Bonjour Jimmy,

Je te remercie pour ton commentaire, et regrette que tu n’aies pas le temps de m’en dire plus. Il y a assurément autant de gens qui sont d’accord avec toi que de passionnés de football, et c’est bien là le problème. La passion pour un domaine est parfois aveuglante. Je fuis comme la peste les contempteurs du football-passion, et je ne tomberai pas dans le piège de dénigrer, comme eux, un sport qui m’a beaucoup apporté, à tous points de vue.

Néanmoins, l’importance donnée au résultat d’un match de football est maintenant démesurée. On sait pourtant qu’en définitive, les injustices dont telle ou telle équipe sont victimes ne portent jamais réellement préjudice à long terme. La Juventus est reléguée en Serie B (sans erreur d’arbitrage), mais tu sais aussi bien que moi que ce club est immortel et qu’il reviendra très vite au plus haut niveau.

Les arbitres sont considérés comme des éléments “extérieurs” au jeu, qui ne devraient avoir aucune influence sur le résultat final. Ce raisonnement est partiellement juste. Les conclusions qui en découlent sont en revanche erronées. Toute la question est de savoir si le football peut se passer d’un arbitrage humain. Autant imaginer un combat de boxe sans arbitre pour imaginer le résultat…

Or, l’introduction d’outils technologiques permettant, petit à petit, d’éliminer TOUTES les erreurs d’arbitrage mènerait fatalement à la baisse d’autorité de l’”homme en noir”, puis à sa disparition.

Le football deviendrait alors un jeu de guerre, avec toutes les dérives que l’on peut imaginer.

Moi-même, je n’ai guère le temps, pour l’instant en tout cas, de dévoiler les mille et une raisons qui m’amènent à être farouchement opposé à l’introduction d’un arbitrage “inhumain”, en tout cas pour les phases de jeu en direct (en revanche, une expertise du jeu a posteriori, destinée à sanctionner les tricheurs, serait très judicieuse). Sache que j’ai passé de nombreux mois, en 2005, à étudier la question sous tous les angles pour en arriver à cette conclusion.

Je vais tout de même t’expliquer en quoi tes critiques (il y a en a beaucoup d’autres, j’imagine, et je suis prêt à les reprendre une par une), ne me convainquent pas :

“Crois-tu vraiment que l’instauration de la vidéo va augmenter les problèmes des 25000 arbitres amateurs ? Justement non ! maintenant ils auront un argument en or : “j’ai po la vidéo moi !”.”

Ici, tu prends le problème à l’envers. Effectivement, ce sera un argument en or. Le gros problème, c’est que les vidéos pullulent autour des stades. “Vous n’avez pas la vidéo ? demanderont les joueurs. eh bien, nous nous l’avons, aboule l’image Jean-Michel !”  J’imagine déjà les spectateurs regarder, ensemble, l’image vidéo, et reprocher à l’arbitre de ne pas faire comme “à la télé”, de ne pas avoir l’honnêteté de consulter l’image et de modifier sa décision. Si le football d’en haut résiste à la tentation de la vidéo, celui d’en bas, qui s’y identifie presque de façon morbide, restera sage.

“Crois-tu que préserver un arbitre-punching-ball (et donc accepter cette situation), par crainte de ne pas savoir sur qui vont se déchainer les colères sinon, est un argument génial pour refuser la mise en place de l’aribtrage vidéo ?”

Oui, il faut accepter, faute de mieux, et jusqu’à ce que les joueurs se disciplinent (rien n’est impossible), que l’arbitre soit un punching-ball. L’arbitre est au football ce qu’une pute est au sexe. On se défoule dessus, faute d’assurer ailleurs.

Les colères du public, des entraineurs, des investisseurs, se concentreront sur les éléments qui font perdre une équipe (à savoir non plus l’arbitre, mais l’arrière latéral qui manque une passe). As-tu remarqué que les entraîneurs se font virer de plus en plus fréquemment, et que les joueurs changent de club comme de chemise ? Ce n’est pas qu’une question de fric, c’est aussi et surtout parce que la pression est de plus en plus insupportable. Quand la principale cible de cette pression aura disparu (c’est-à-dire quand l’arbitre, “aidé” par la vidéo, ne fera plus d’erreur), je te laisse imaginer l’inhumanité de ce sport.

Enfin, il faut différencier les erreurs footballistiques des joueurs, qui font que le meilleur ne gagne pas toujours et qui font effectivement le charme du foot, des erreurs d’aribtrages qui sont génératrices de colère et de frustrations, et qui, elles, n’ont à mon sens, aucun charme.

On dit souvent que le football est à l’image de la société, que c’est même une école de la vie. Gérer la colère, la frustration, l’injustice, et faire en sorte de ne plus dépendre des aléas de la vie (ou des erreurs d’arbitrage),  permet de développer une force intérieure (un goût de revanche) sans limite.

N’utilisons plus le mot “charme”, mais plutôt celui d’utilité.  Oui, il est très utile d’être confronté, de temps en temps, à l’adversité, à l’injustice, à des éléments extérieurs qui retardent nos objectifs.

Par ailleurs, allons-nous au stade pour voir le meilleur gagner, ou pour voir un beau spectacle, indépendamment du résultat, où les joueurs donnent tout ?

Très sincèrement, aurions-nous moins apprécié la dernière coupe du monde, et tous les matches de football de ces vingt dernières années, si les télévisions n’avaient jamais inondé les écrans de ralentis (qui souvent confirmaient que l’arbitre avaient bien jugé une situation, parfois mettaient en exergue son erreur)?

Je pense non seulement que nous ne parlerions jamais de l’arbitre et de ses erreurs si les ralentis n’existaient pas, mais mieux, que nous apprécierions davantage de regarder un match.

Alors que faut-il faire ? se gâcher le plaisir, comme toi et comme tous les autres, en écoutant les joueurs qui trouvent des excuses à leur défaite en se servant des ralentis, ou se contenter de savourer une addition de matches où au final et dans tous les cas, le meilleur gagne toujours ? Donne -moi UN exemple d’une équipe, d’un club, ou d’une sélection, qui n’a pas eu sa revanche après avoir été victime d’une erreur d’arbitrage.
Le mouvement est lancé, et le football ne sera bientôt plus un sport, mais un spectacle totalement détaché des valeurs qui ont fait son succès et qui en ont fait un pilier sociétal.

cordialement

johann

24 09 2008
Ledju

moi je susi arbitre dans la tabeillon ligue peut etre que j’arbitre des gosses mais il y a jamais de problèmes pas comme avec ses boukak…

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