L’immigration choisie du football
26 04 2007L’immigration choisie du football
DES MILLIERS DE FOOTBALLEURS AFRICAINS VIENNENT TENTER LEUR CHANCE EN EUROPE, DANS L’ESPOIR DE DEVENIR DES STARS DU BALLON ROND. L’ECHEC, L’EXCLUSION ET LA MISERE LES ATTENDENT TRES SOUVENT AU TOURNANT.
“Le footballeur professionnel est le seul homme à pouvoir être acheté et vendu sans qu’on lui demande son avis », affirmait Raymond Kopa, l’ancien champion des années soixante, quand le football n’était pas encore dominé par la logique économique.
Quarante ans ont passé, et ces propos prennent une tout autre dimension à l’heure où des milliers de joueurs africains, non professionnels, voient leurs rêves de réussite se briser sur les récifs du très haut niveau. Entrainés vers l’Europe par des agents peu scrupuleux, éblouis par les exploits télévisés de Weah, Eto’o ou Drogba, ils symbolisent l’esclavage des temps modernes.
Les chiffres communiqués par les différentes fédérations africaines donnent le tournis : “Chaque fédération délivre entre 500 et 1000 lettres de sorties par an, regrette Jean-Claude Mbvoumin, le président de Culture Foot Solidaire, une association qui vient en aide à ces oubliés du ballon rond. Sans oublier tous ceux qui ne sont pas licenciés.”
La majorité de ces talents de douze à vingt ans (très souvent des mineurs donc) ne reviennent jamais auprès de leurs proches. Par manque de moyens financiers. Ou par honte d’avoir échoué. “Je préfère qu’ils me croient mort”, souffle Simon, un Guinéen de dix-neuf ans, déjà en bout de course. Abandonné, comme tant d’autres, par un de ces agents non officiels qui sillonnent le continent de l’irrationnel à la recherche de la perle rare, celle qui rapporte beaucoup d’argent.
“Il est actuellement totalement scandaleux que des enfants de 13 ou 14 ans, par des filières que nous n’arrivons pas à remonter, finissent dans nos bureaux à Paris, à Lyon, à Marseille, et puissent être vendus comme des marchandises”, s’est élevé Robert Beroud, le responsable pédagogique de l’Olympique lyonnais, lors de la dernière conférence internationale du jeune football africain, organisée par Culture Foot Solidaire.
Didier, vingt ans, originaire du Cameroun, est arrivé en France quand il en avait seize. Un agent français se réclamant du centre de formation de Rennes, était venu convaincre ses parents du “talent immense” de leur fils, et de la nécessité de saisir cette chance unique de devenir footballeur professionnel en Europe. “Il roulait dans une grosse voiture, il nous racontait comment vivaient les pros, et même que certains Africains lui devaient leur carrière. Il m’a aussi donné un maillot du Stade rennais. On l’a tous cru. Et bien sûr, il disait qu’il serait toujours là pour moi, qu’il serait comme un grand frère.”
Profitant à la fois de l’ignorance et de la féérie exercée sur la famille, ledit agent exigea quelque 1500 euros pour financer le billet d’avion…. “Tout le monde a donné quelque chose”, se souvient amèrement Didier, dès lors investi de la mission de réussir pour ne pas décevoir.
Le début de la fin intervint dès l’arrivée… à l’aéroport de Yaoundé. “Je n’étais pas tout seul, il y avait trois autres jeunes avec moi. Il y en avait un qui faisait deux têtes de moins que moi !”.
A l’atterrissage à Roissy-Charles-de-Gaulle, direction l’hôtel. Un formule 1. Deux par chambre. “J’étais avec le petit. Il était mal… Moi, ça m’aidait, je faisais le fort. Mais je savais pas ce que je faisais là. On y est restés trois, quatre jours. L’agent passait nous voir le soir pour nous donner dix euros chacun. Ils nous disait “alors, ça va les Formule 1 ?” Il nous encourageait, nous disait de nous préparer à donner le meilleur. Puis il repartait. La journée, on jouait au foot sur le parking. Et on attendait… “
Contrairement à ce que l’agent avait annoncé, les quatre “Formule 1″ n’allèrent jamais en Bretagne. Le Stade rennais n’était qu’un mirage. Pendant quelques semaines, ils disputèrent plusieurs tournois, participèrent à des journées de détection. “Où ? je sais pas, plutôt dans le nord. On a beaucoup roulé. Y en a un de nous qui est resté à Sedan. Il est entré au centre de formation. Mais j’ai plus de nouvelles. Il a pas dû réussir…” Le courageux agent n’a rien trouvé de mieux que de disparaître dans la nature, au terme d’un stage de détection au PSG. “Le matin, il nous avait dit que c’était notre dernière chance, que si on n’était pas retenus le jour-même au PSG, il nous ramènerait au Cameroun. En fait, il avait déjà décidé de nous abandonner. Ensuite, on a été séparés. Je crois que le plus petit a été rapatrié au pays. Moi, j’ai voulu rester, pour continuer d’y croire. Et si j’ai pas percé, c’est à cause du froid. ça m’a coupé les jambes.”
Didier évolue désormais dans un club amateur de la région parisienne, pour 500 euros par mois. Sans papiers, il ne dort pas dans la rue comme beaucoup d’autres, mais chez des amis camerounais, dans une petite chambre, avec un autre footballeur africain dans la même situation. Retourner au Cameroun ? “Pas question”. Lui aussi préfère faire le mort.
Des milliers de sans-papiers
Les histoires se ressemblent étrangement : toujours la même ignorance initiale, le même agent immoral, le même circuit tortueux, les mêmes centres de formation déjà envahies de talents naissants, le même plongeon en enfer.
Phénomène de masse, cette forme d’immigration choisie fait le plus grand bonheur des clubs français et européens, qui n’ont qu’à se servir dans le vivier de talents qui pullulent dans leurs stages de détection, ou dans les périphéries des grandes villes. La France, dont le système de formation est le plus efficace au monde, est devenue la plaque tournante du trafic de footballeurs.
Les transferts font vivre une partie non négligeable du microcosme, les fameux intermédiaires : des entraîneurs recyclés, des agents véreux, des avocats, des dirigeants ou encore d’anciens joueurs. Le mouvement, la spéculation, produisent la richesse. Les joueurs, qu’ils aient quinze ou trente ans, représentent la matière première du football, et sont traités comme tels. Très souvent, ils acceptent, de gré ou de force, d’abaisser leur âge réel pour augmenter leur valeur marchande.
“Les clubs professionnels sont de véritables aspirateurs”, déplore Jean-Claude Mbvoumin. “Les institutions font mine de regretter cette situation, mais ce n’est qu’un moyen de se donner bonne conscience. Notre association a recueilli plus de sept cents joueurs, les plus en difficultés, pour les aider à s’insérer, pour les rescolariser, pour leur apporter une aide administrative. Mais nous sommes très loin de contrôler le phénomène. Des milliers de joueurs parcourent l’Europe pour trouver un club, alors qu’un pays comme la France ne compte qu’une soixantaine de footballeurs africains professionnels.”
De longues années seront nécessaires pour endiguer ce fléau. “La solution doit venir à la fois d’Afrique et d’Europe, souligne Mbvoumin. Le football africain doit se structurer pas à pas, pour espérer créer des championnats professionnels et réussir à garder dans de bonnes conditions ses joueurs.”
D’ici là, combien de destins brisés et de familles déchirées ?
Johann Harscoët
Quels remèdes ?
Depuis une dizaine d’années, le sport n’obéit à une aucune règle, sinon celle de la libre-concurrence. Deux éléments ont passablement modifié le paysage footballistique : l’arrêt Bosman et l’explosion des droits télévisuels.
En décembre 1995, le footballeur belge Marc Bosman avait revendiqué le droit, en tant que travailleur européen, de pouvoir évoluer dans n’importe quel pays de l’Union européenne. Son combat avait conduit à l’abrogation des quotas de joueurs étrangers, qui était jusqu’alors limité à trois par club. Fatalement, le marché des transferts a décollé, et contribué à faire des footballeurs des marchandises comme les autres.
La très forte hausse des droits TV, un peu partout en Europe, et notamment en France (Canal+ versait 762 000 euros à la Ligue nationale de football pour diffuser la Ligue 1 - ex D1 - en 1985, puis 25,5 millions d’euros en 1995, 103 millions en 2001, et enfin 600 millions en 2004) a fait exploser les masses salariales et gonflé la bulle des transferts. Pour le plus grand bonheur des meilleurs joueurs, des dirigeants et des intermédiaires, lesquels ont très vite compris l’intérêt qu’il y avait à repérer des joueurs inconnus, notamment en Afrique, pour toucher ensuite des commissions élevées.
En 2001, la FIFA a interdit les transferts internationaux des joueurs de moins de 18 ans, avec un succès très relatif. Les institutions sont restées impuissantes, voire impassibles, se cantonnant à constater les dégâts, à l’image du récent rapport parlementaire de l’Assemblée nationale sur les transferts de joueurs et le rôle des agents.
Mars 2007 pourrait toutefois marquer un tournant important : la commission Culture du Parlement européen vient d’adopter un rapport préconisant la création d’une agence européenne de transparence financière. Cette dernière aura “pour objectif de veiller à la santé financière de l’ensemble des clubs européens professionnels” avec de réels pouvoirs : encadrement ou interdiction de transferts, contrôle de la masse salariale, rétrogradation ou exclusion sportive. Le Parlement européen se réunira le 29 mars en session plénière pour entériner la création de cette agence, basée sur le modèle de l’AMA (agence mondiale antidopage). Mais dans le meilleur des cas, plusieurs années seront nécessaires pour sa mise en place.
J.H.
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